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Richard Brautigan : Toutes les filles devraient avoir un poème écrit rien que pour elles

by Phil Fax?



Qui se souvient encore de Richard Brautigan ? Son monde semble si lointain qu’on se demande parfois s’il a jamais existé, ou si les forces du néant ne l’ont pas englouti peu à peu, comme le royaume imaginaire de L’histoire sans fin. Son histoire est celle d’un fou d’écriture sorti de nulle part et brusquement projeté dans les étoiles en 1967 quand un de ses premiers livres - La pêche à la truite en Amérique - devint le symbole du « pouvoir des fleurs » et se vendit comme une galette des Beatles. Mais l’esprit et la vie de Brautigan avaient l’allure des montagnes russes : accélérations brusques et descentes brutales. L’Amérique l’avait oublié depuis longtemps quand on découvrit son corps putréfié, le 26 Octobre 1984, non loin de son ranch de Bolinas au Montana. C’était il y a vingt ans. Six semaines auparavant, il s’était tiré une balle dans la tête. Il avait décidé qu’il n’aurait jamais quarante-neuf ans.

Le moment est peut-être venu de redécouvrir ce qu’avait à nous offrir Richard Brautigan, souvent réduit avec condescendance au rôle de témoin du phénomène hippy et injustement classé comme auteur mineur, démodé, superficiel. Ses livres recommencent à circuler, connaissent de nouvelles traductions et gagnent de nouveaux lecteurs. De l’Amérique au Japon et sur notre vieux continent, son nom est devenu un signe de reconnaissance pour les amoureux de littérature. Aux USA, plusieurs sites internet lui sont dédiés afin d’introduire Richard Brautigan à ceux qui ne l’ont pas encore rencontré. En France, l’intérêt pour Brautigan ne se dément pas. Une étude de Marie-Christine Agosto (Richard Brautigan. Les fleurs de néant : Belin, 1999) vient prolonger celle de Marc Chénetier (Brautigan sauvé du vent, L’Incertain, 1992). Un recueil de poèmes inédits, Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus, est paru l’an dernier au Castor Astral. Et la collection 10/18 vient de rééditer dix de ses romans, à l’occasion du vingtième anniversaire de sa mort.

Truite arc-en-ciel


Au dos de la jaquette d’Avortement, paru au Seuil en 1973, on peut lire ce portrait dans le vent de l’époque : « Grand, les jambes légèrement arquées, le cheveu long et poil de carotte, des bésicles de grand-père, un large chapeau de feutre et des moustaches tombantes – telle est la fameuse silhouette qu’ont croisée dans les ruelles de San Francisco les gens du lieu comme Jerry Rubin, Emmett Grogan, Allen Ginsberg, sans oublier le fantôme de Jack London et le souvenir de Jack Kerouac dont il est un peu le jeune frère excentrique. Il est né un peu avant la Deuxième Guerre mondiale, dans le pays pluvieux des fjords de l’Oregon. Dans les mares et les rivières des Rocheuses, il a traqué la truite arc-en-ciel et en a écrit un livre qui parle de tout sauf de la pêche mais qui a fait sa réputation mondiale, le fameux Trout fishing in America… »

Dans sa biographie, Brautigan, un rêveur à Babylone, son ami Keith Abbott est moins lyrique ; sa palette de couleurs donne une large place au noir et au gris. Né à Tacoma, Washington, le 30 janvier 1935, Richard Brautigan évitait de parler de son enfance, qui n’a pas été heureuse. Même à son heure de gloire, son père ne voulut jamais reconnaître qu’il avait eu un fils. A l’âge de 9 ans, sa mère l’abandonna avec sa petite sœur dans une chambre d’hôtel de Great Falls, Montana. Les enfants attendirent son retour pendant des heures avant d’être recueillis par le cuisinier de l’établissement.

Brautigan s’est décrit comme « a strange kid ». « Son cerveau était son seul jouet » dira Thomas Mc Guane. Il développe une imagination précoce qui sera sa fierté d’homme adulte et sa clé personnelle pour faire triompher le rêve sur la souffrance. Une clé qui marche plus ou moins bien. Au lycée, il ne peut pas en faire grand chose, sauf inventer des blagues (du genre : cisailler le fond des sacs de croquettes pour chien au supermarché et se cacher en attendant qu’un client se serve). Quand il montre ses premiers poèmes à la fille dont il est amoureux, elle se fout de lui. De rage, il joue le mauvais garçon, vandalise le collège et écope d’une semaine de taule, suivie d’un séjour à l’Oregon State Hospital. Mais ces débuts peu favorables et l’absence de soutien n’entament pas son désir héroïque de devenir écrivain. « Aucun de mes amis n’a jamais reçu d’encouragement », dira-t-il plus tard, « aucun d’eux n’a jamais imaginé qu’il pourrait arriver à quoi que ce soit de valable ».

En décembre 1955, il quitte le Nord-Ouest pour San Francisco. Il loge dans un asile pour sans abris et survit comme coursier. Il fréquente les lectures des Beats, qui l’accueillent comme le vilain petit canard. Ses textes sont jugés naïfs. Ils parlent d’un dénommé Baudelaire qui mange des « fleurburgers », lorgne des filles dont le cul ressemble à un frigo déglingué et prend Jésus-Christ en stop sur une route de Galilée. Il s’obstine, publie ses premiers recueils et continue à écrire. En 1960, il épouse Virginia Adler, enceinte de leur fille Ianthe. Le couple passe un moment de vacances idylliques dans l’Idaho en 1961 : « Nous campions au bord des ruisseaux », se souvient Ginny Adler. « Richard installait sa vieille machine à écrire sur la table de pique-nique. C’est à cette époque qu’il commença à écrire La pêche à la truite en Amérique ». Mais au retour, fatiguée de rester seule avec la petite pendant que Richard traîne du côté de North Beach, elle s’en va avec un de ses amis. Le coup est rude. Il se console en écrivant Sucre de Pastèque.

Cirque invisible


Un général sudiste de Big Sur est son premier roman publié, en 1964. Il se vend assez mal. A l’automne 1966, Brautigan recense 743 exemplaires vendus, mais note avec amusement qu’il est en passe de devenir un auteur culte à Berkeley où le livre part bien en solde chez Moe’s Books. Malgré cette accumulation d’échecs, avec trois manuscrits inédits sur les bras, il conserve une confiance inébranlable en son talent, une prémonition que l’année 1967 va étonnamment confirmer. San Francisco est alors le lieu de rendez-vous de la jeunesse qui fuit l’Amérique conformiste des « small towns ». Brautigan se lie aux Diggers, un groupe d’inspiration libertaire qui organise concerts, théâtre de rue et repas gratuits pour les « Flower children ». Au début 67, les Diggers improvisent, dans l’enceinte d’une église méthodiste, un gigantesque happening qui doit durer 72 heures, « le cirque invisible ». Brautigan est chargé de l’animation des « machines de grâce et d’amour », des ronéos Gestetner prévues pour permettre aux flower children d’exprimer leurs fantasmes. La manifestation s’achève dans la confusion quand une grande vague dionysiaque porte des corps nus jusque sur l’autel, au grand dam des organisateurs.

Trop marginal pour obtenir la reconnaissance des écrivains de North Beach, Brautigan fait pourtant le lien entre la Beat generation et celle de Woodstock. Les héritiers américains du surréalisme sont considérés comme « hip », mais leurs textes n’accrochent pas toujours. L’écriture simple et fantaisiste de Brautigan est populaire grâce aux Diggers qui publient et diffusent ses recueils dans la rue. « Quand on était bien « déchiré », ses petites phrases étaient faciles à lire », se souvient Abbott. Avec « sa veste marrante, ornée de badges fantaisistes, et son chapeau gris élimé », la silhouette de Brautigan est bien connue dans les rues de San Francisco. Le personnage et ses écrits sont en phase avec la jeunesse révoltée qui cherche « une façon de recommencer une vie régie par d’autres critères ». Les médias le repèrent comme un reflet de ce qui se passe sur le Haight et le vilain petit canard se transforme en cygne. La pêche à la truite en Amérique, publié en 1967, est un succès immédiat et phénoménal : deux millions d’exemplaires vendus !

Brautigan est une star, les filles courent après lui. Il affiche avec plaisir ses nombreuses petites amies, avec qui il pose sur les couvertures de ses bouquins. Il fait même apparaître son numéro de téléphone au dos des jaquettes ! Il écrit dans Evergreen et Rolling Stone (ses nouvelles seront regroupées dans La vengeance de la pelouse). Sa période hippie culmine avec Please Plant this Book, en 1968, un must de la poésie « flower power» livré avec un sachet qui contient huit sortes de graines différentes (laitues, carottes, etc …) et des textes qui se divisent entre poèmes et commentaires sur la façon de les planter. Le ridicule ne le tue pas mais achève de convaincre l’establishment littéraire de San Francisco que sa percée est une monstrueuse aberration. Selon Abbott, « Ginsberg était l’un de ses détracteurs les moins malveillants ». Pourtant, ses livres continuent à se vendre, et dès 1970, une édition conjointe reprend La pêche à la truite en Amérique et Sucre de Pastèque.

Bibliothèque imaginaire


Avortement, publié en 19711, est généralement considéré comme un roman raté. Les 50 premières pages où il est question d’une bibliothèque improbable ou chacun peut venir, à toute heure du jour ou de la nuit, déposer son manuscrit non publié, sont pourtant géniales. Une vieille dame apporte son livre sur La culture des fleurs à la lueur des bougies dans une chambre d’hôtel et un petit garçon un livre sur son vélo. Une femme entre deux âges, « abominablement laide et avec l’air de n’avoir jamais été embrassée de sa vie » vient déposer son œuvre, Jusqu’au petit jour, ses baisers. Le vingt-troisième visiteur de la journée est un certain Richard Brautigan, dont « on aurait dit quelqu’un qui se serait trouvé plus à l’aise dans une autre époque ». Il apporte un manuscrit intitulé Dans ma maison, un grand cerf. Et puis, il y a Vida, qui a « les seins lourds, la taille fine, de larges hanches et des jambes très longues dans le style du mobilier Playboy », et est si belle qu’elle déteste son corps trop grand pour elle… Elle aussi dépose un manuscrit :

« Et quel en est le sujet, ai-je demandé ? » Je tenais le livre dans la main et je sentais presque la haine qui en sortait.
« Le sujet, le voilà », a-t-elle dit, brusquement, hystériquement presque, en déboutonnant son manteau et en l’ouvrant à deux battants, comme si c’était une porte donnant sur un horrible donjon rempli d’instruments de torture, de douleur et de confession… »2

Avec Le monstre des Hawkline (1971), sous-titré « western gothique », Richard Brautigan entame une série qui verra suivre un faux roman érotique (Willard et ses trophées de bowling, 1975) et un faux roman de détective (Un privé à Babylone, 1977). Dans ces livres, rien ne fonctionne normalement. La structure de la narration est cassée et les personnages sont manipulés comme des marionnettes par un Brautigan qui agite ses ficelles. Dans Willard, un personnage, mécanicien de son état et spécialiste des transmissions, a pour seule fonction d’assurer les transitions d’un chapitre à l’autre. Le monstre des Hawkline est un pur ectoplasme, simple prétexte pour dérouler une histoire « Hou hou j’ai peur » avec des filles. Plus qu’une parodie de polar, Un privé à Babylone démolit complètement les poncifs du genre. Quand on relit un Hammett après, « ça fait comme des trous »3.

Obscurité


Les années glorieuses durent à peu près jusqu’en 1974. Les suivantes sont plus difficiles. L’ex-poète-élu-de-la-rue devient de plus en plus instable et dépressif. Comme un de ses personnages, « il a des problèmes bien à lui et dispose d’une impressionnante capacité à se créer de nouvelles obsessions ». Il passe de plus en plus de temps dans le Montana, où il a acheté un ranch. La critique a du mal à le suivre et son public se réduit. Au Japon, par contre, il devient un héros. Il trouve là-bas une audience sensible à son travail et à sa façon si particulière de voir le monde. Il y rencontre sa seconde femme, Akiko. Retombées de sombrero, Journal Japonais et Tokyo-Montana Express sont écrits pendant cette dernière pause heureuse avant la glissade du côté sombre de l’existence.

Le mariage avec Akiko se termine par un échec, quasi-programmé (« Attends un peu qu’elle apprenne l’anglais » susurre une de ses amies). Lorsque, pour payer son divorce, il entame des lectures de promotion de Tokyo-Montana Express, Brautigan peut constater à quel point son public a diminué. La nouvelle génération l’ignore complètement. Comme le dit un de ses poèmes :

« Hé t’as tout compris !
Pas d’argent
Pas d’étoile
Pas de cul ».

Il s’isole dans le Montana avec ses démons : alcool, insomnie, dépression et paranoïa. « J’ai l’impression que la seule chose que je sache faire, c’est écrire », confie-t-il à Keith Abbott au début des années 80, « eh bien je ne vais plus me consacrer qu’à cela ». Abbott en déduit qu’il envisageait alors « le renoncement à toute autre forme de relation humaine ». « Je doute que l’écriture, exclusivement, puisse permettre à quelqu’un de s’en sortir », écrit Abbott. « Dans son entêtement, Richard a cru que cela était possible ». Keith Abbott raconte aussi le rapport malsain amour/haine que Brautigan entretenait avec les armes à feu. Il affirmait toujours ne pas vouloir tirer en présence de quelqu’un d’autre à cause d’un accident survenu quand il était jeune. Le dernier roman publié de son vivant, Mémoires sauvés du vent (1982) est la réminiscence de ce drame enfoui dans son passé : une balle tirée par un adolescent (Brautigan lui-même ?) vient en tuer un autre. Cela ne l’empêche pas de jouer dangereusement avec les flingues. Après une soirée de beuverie, on dénombre 400 impacts de balles sur le mur de sa cuisine. C’était pour le plaisir de dégommer la pendule sans toucher au chiffre 9 !

Sa mort a probablement été mûrie de longs mois à l’avance, comme un dernier défi à ce monde cruel. Selon Abbott, Brautigan a combiné son suicide pour que son corps ne soit pas retrouvé. Il a alors 150 000 dollars de dettes et ne veut plus voir personne. Son dernier manuscrit, An unfortunate woman, évoque une femme aimée qui se meurt d’un cancer. Il restera inédit jusqu’à sa publication en France sous le titre Cahier d’un retour de Troie en 1993. « Les mots sont des fleurs de néant », écrit-il dans ce dernier roman. Il les cultive jusqu'au dernier moment. Ses deux derniers textes : « Nom de Dieu, les conneries qu’on va écrire sur moi après ma mort, Tokyo, 2/10/84 ». Et ce poème effrayant : « Au dessus de l’obscurité, il y avait une autre obscurité, et seule grandissait la mort s’agrandissant. Elle s’agrandissait comme l’obscurité au dessus de l’obscurité grandissante ».

Echantillons


« Il est des auteurs dont il est plus difficile de parler que d’autres, Brautigan est de ceux-là », remarque Claude Klotz en 1981 dans sa préface à Un privé à Babylone. Une des difficultés tient au fait que ses textes sont clairs et évidents. Ils défient l’analyse, qui court le risque de détruire leur magie. Leur lecture ne laisse pas toujours de souvenir plus précis que celui d’un grand plaisir. « Ce que je recherche avant tout dans un roman, ce sont des curiosités de phrases », disait Jules Renard. Les phrases curieuses abondent chez Brautigan, au point que le traducteur d’Avortement estima utile de préciser : « La plupart des bizarreries grammaticales de ce texte se trouvent dans la version originale ». Brautigan travaillait et retravaillait chacune de ses phrases jusqu’à ce qu’il obtienne la forme parfaite désirée. Keith Abbott raconte avoir été appelé souvent tard dans la nuit, pour donner son avis sur une phrase, une seule, que Brautigan lisait et relisait encore, « comme un obsédé, incapable de formuler ce qui le dérangeait». Son travail sur la phrase va vers un minimalisme étudié. La simplicité qu’il recherche s’inspire de l’art japonais du haïku qu’il a découvert à 17 ans : « J’aimais cette façon d’utiliser le langage qui consiste à concentrer l’émotion, le détail et l’image jusqu’à obtenir la forme d’un acier semblable à la rosée », note-t-il en introduction du Journal japonais.

Sa quête ne s’arrête pas à la phrase. « La vie est bien plus que ce qu’elle semble », constate-t-il dans Tokyo Montana-Express. Conscient que la poésie a partie liée avec le réel, il sait que l’instant est le lieu le plus favorable pour capter la poésie du monde. L’instant, cet endroit où le réel et l’imaginaire se croisent en bordure du vide. Mais nous ne percevons que peu de choses de tout ce que l’instant nous propose, et nous en conservons encore moins : « J’ai examiné des petits bout des mon enfance. Ce sont des morceaux d’une vie lointaine qui n’ont ni forme ni sens. Des choses qui se sont produites comme des poussières ». Par l’écriture, il cherche à capturer l’insaisissable, à fixer des instants, comme dans ce poème, « Secondes » : « Vu le peu de temps qu’on a pour vivre et penser à des trucs, je crois que j’ai maintenant consacré à le temps qu’il fallait à ce papillon. 20 – Une chaude après-midi - Pine Creek Montana – le 3 septembre ». Brautigan, qui ne méconnaît pas les limites de l’entreprise, sait qu’on doit se contenter d’échantillons, « car nos vies ne sont pas assez spacieuses pour tout garder ».

Herbier d’images


Il est capable de consacrer un poème à une « tendre ampoule électrique » dépolie de 75 W qui éclaire ses toilettes depuis longtemps : « Ca fait maintenant plus de deux ans que j’habite dans le même appartement et cette ampoule continue tout simplement de brûler. Je crois quelle m’aime bien ». Son art tient pour beaucoup à cette façon si particulière de sauver des miettes du vent : « Je passe une grande partie de mon temps à m’intéresser à des petites choses, à des bouts de réalité minuscules semblables à la pincée d’aromates que l’on ajoute dans un plat si compliqué qu’il faut des jours pour le préparer, parfois beaucoup plus ». La plupart des livres de Brautigan sont conçus à partir de la juxtaposition d’anecdotes, de petites tranches de vie, à la manière d’un herbier d’images où l’on trouverait des fleurs et des feuilles de différentes couleurs, le papillon de Pine Creek, un trou de cigarette, un titre découpé dans le journal et un baiser marqué au rouge à lèvres. Produits d’un jeu d’assemblage où disparaît toute forme d’action dramatique, les romans de Brautigan avancent comme ils peuvent. Un semblant d’intrigue permet parfois d’en suivre le fil. Mais le plus souvent, un mot pousse l’autre, la fin d’un chapitre appelle le début du suivant, on change de cadre sans s’en apercevoir. On voyage « le long des noms qui sonnent bien ». La technique de Brautigan est très visuelle, proche de la bande dessinée : le lecteur passe d’une case à l’autre, les dialogues ressemblent à ceux des phylactères. Je suis frappé par sa similitude avec l’art du collage : juxtaposition d’images, déchirures, photos souvenirs, instantanés divers... Certains titres de chapitres font penser à des titres de tableaux. Les collages de Brautigan n’ont rien de commun avec ceux de Burroughs. Là où l’auteur du Festin nu découpe les phrases des autres, suivant la technique du cut-up, pour retrouver les mots et en extraire la poésie, Brautigan découpe puis réassemble les petits morceaux de réalité tels qu’il les a perçus et aimés. Il observe, sélectionne, affine, redécoupe, triture, repositionne ses images jusqu’à ce que le résultat lui convienne parfaitement.

On conçoit qu’un tel travail puisse être épuisant, harassant. Il y aurait eu jusqu’à dix-sept versions différentes de La pêche à la truite en Amérique!… C’est un labeur qui consiste à « charger du mercure à la fourche »: « Tu charges du mercure à la fourche ton camion est presque plein. Les voisins sont assez fiers de toi. Ils sont debout tout autour et regardent »4. Le résultat n’est jamais gagné d’avance. Il arrive que le collage ne fonctionne pas tout à fait et que « le plat si compliqué à préparer » n’ait pas toute la saveur attendue. Mais qu’importe, puisque comme le dit fort justement Thomas Bernhard, « nous n’aimons que les livres qui ne forment pas un tout, qui sont chaotiques, qui sont impuissants ».

« Ses sens étaient aiguisés et méthodiquement exercés comme ceux d’un trappeur indien, et c’est par l’observation du monde extérieur qu’il parvint à la découverte de son âme », note Thierry Séchan dans son « tombeau » de Richard Brautigan. Il ajoute qu’à son avis, le Dictionnaire des auteurs « parle fort bien de Richard Brautigan » à l’article Thoreau (né et décédé à Concord, Massachussetts, 1817-1862) ». Henry David Thoreau, pour qui le réel était « moins vrai que l’imaginaire », et qui un siècle avant lui sur cette terre d’Amérique, notait déjà : « Le monde n’est pas moins beau pour n’être vu qu’à travers une fente ou le trou d’une planche ». Thoreau peut se déclarer « amoureux d’un jeune arbre », ou encore si proche des choses qu’elles en gardent « le récit de ses amours »5. Dans son essai Brautigan sauvé du vent, Marc Chénetier compare de son côté Brautigan à Boris Vian : il note leur goût commun pour le décapage du langage et des mots et leur volonté de conserver « de la vie pour l’écriture ce qui affleure de plaisant à la surface du monde ». « Ils ont bien vu menacer l’au-dessous : ne les accusons pas d’angélisme », conclut Chénetier, « mais leur choix consiste à regarder plus haut, là où « tout est rose », à extraire des choses et des gens toute la douceur, l’humour et la brillance dont ils sont capables pour les faire miroiter ».

« Tout est là, à l’exception bien sûr de ce qui manque », aurait dit notre vieux complice, en lançant une dernière fleur dans notre jardin : « Toutes les filles devraient avoir un poème écrit rien que pour elles même s’il faut pour ça retourner cette planète sens dessus dessous ».


Nouvelle Revue Moderne?, 11
December 2004
Online Source: http://nouvellerevuemoderne.free.fr/brautigan.htm(external link)